La bobine d'Ariane

Au fil de mes pensées..

10 juin 2007

Au travail !

Si je pense qu'il y a un mythe qui gouverne encore trop ma vie, c'est celui du travail.

La valeur travail, dont on entend pas mal parler ces derniers temps, est sûrement une valeur intéressante, mais dans la mesure où elle n'éclipse pas tout le reste...

Récemment j'ai fait au fil de conversations avec ma famille quelques découvertes qui m'ont permis d'identifier un certain héritage.

Il s'agit d'une famille de quatre enfants. Le père, mon grand père, un homme dont je ne sais quasi rien. Il était ouvrier je crois. Cet homme dont on ne parle jamais me laisse dans les non-dits une impression d'un homme pas forcément très travailleur. Il faisait la sieste, il avait quelques arbres dont les fruits ont, de ce que j'en ai entendu, été pour ses enfants une des rares sources de nourriture pendant la guerre. Ma famille n'en parle pas. C'est ma mère qui m'a dit qu'il est mort intoxiqué au gaz pendant qu'il faisait la sieste. Crime d'inactivité ?

Sa femme et ses quatre enfants se sont retrouvés, dans les années 1950, avec la nécessité de repartir à zéro. Ils sont partis à la ville et se sont lancés, avec une énergie folle, dans "la reconstruction" d'après guerre. Les garçons en apprentissage, les filles feront quelques études. Gravir les échelons, travailler, ou trouver un mari travailleur. Récemment, j'ai entendu ma grand-mère raconter un temps où elle faisait les courriers pour la société que montait son gendre. Chez elle, mise sous pli, et envois à la poste. Toute la famille au charbon...
Travailler pour s'en sortir, travailler pour avoir un statut. Une revanche.

Des quatre enfants, le seul à n'avoir pas fini à la tête de son entreprise est mon père. Ma mère s'est rebellé contre ce mythe, ce travail à tout prix, qui fait réussir, qui bouffe la vie, qui éloigne les pères, qui gangrène les couples. Travailler pas trop pour l'employeur, mais même dans les loisirs, on lit, on se cultive, on s'élève... tout pour oublier ce qu'on a connu pendant la guerre...

VueMontagnePas d'échec scolaire chez les cousins. Des enfants tous travailleurs. En bonne fille de la famille je suis le lot. Travailleuse. Et un désir de prouver que je serait indépendante, que je saurais gagner mon pain. Cela m'a sûrement influencée dans un choix de mes études, ce choix d'un métier dans un secteur porteur.

Alors j'étudie bien à l'école, mais la fille rêveuse que je suis s'évade dans la lecture. Une pensée spéciale pour Sel qui décrit dans ses châteaux en Espagne l'évasion que pouvait lui procurer la lecture. Comme je me reconnais dans cette vision de la bibliothèque comme un havre, un refuge !
Une évasion, et comme elle le décrit bien, une enfance un peu déconnectée des réalités.
Pour moi ce refuge de la lecture et de l'imaginaire est vite devenu une armure. La réalité était difficile.

A si bien travailler on m'a fait "sauter deux classes". La "réussite" scolaire est une valeur qui marche bien dans notre société. Mais la différence d'âge avec les autres enfants m'a permis de découvrir les joies de l'exclusion et de la solitude. Et je pense que j'ai raté une autre école. Celle de la vie. Ce qu'on apprend avec les autres. Parler, s'exprimer, prendre de l'assurance, blaguer. La découverte du lien social, la découverte de son corps, apprivoiser des peurs en groupe.

Je n'avais qu'un mois d'été en rattrapage, un mois avec des enfants de mon âge, pour mesurer la différence de la vie que j'allais retrouver. Mais je ne me révoltais pas car c'était bien, il fallait travailler.
Alors je me suis enfermée dans ma tour d'ivoire avec les livres. J'ai mis quelques années à en sortir, et j'ai mis de longues années je pense à me sortir de cette image de travailleuse, de ce mythe que le travail c'est bien, qu'il n'y a que cela de vrai.
Des années à me rendre compte que mon mari profitais de mes capacités de travail, de cette énergie incroyable que j'arrivais à développer pour réussir au boulot, tenir la maison, tenir les comptes, gérer les relations. Toutes ces années où j'ai oublié que j'aimais écrire, dessiner, faire du sport. Toutes ces années à découvrir qu'on peut aussi gérer sa vie avec l'intuition, sans toujours tout planifier. Toutes ces années avant de comprendre l'importance des corps. Les corps qui ne mentent pas. Les corps qui parfois hurlent qu'ils en ont marre de travailler et qu'on n'écoute plus...

Posté par arianebobine à 18:09 - Les mythes fondateurs - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Tu sais, je n'ai pas sauté de classes, moi, et ce n'est pas pour ça que j'ai été plus acceptée et mieux dans ma peau, hein, surtout en primaire...Moi aussi, le lien social, l'importance du corps, c'est venu plus tard, bien plus tard, après bien des souffrances...Mais je suppose que ça nous rend plus fortes maintenant, hein? c'est ça qu'il faut dire?
(Par contre, je dois l'avouer, je n'ai pas du tout cette capacité à travailelr, ni le mythe du travail...Et je me rends compte en te lisant que ce n'est p-e pas si mal !)
Merci en tous cas de nous avoir fait partager cette note, en tous cas, elle est très chouette:)

Posté par sel, 10 juin 2007 à 23:03

En fait, on en revient à accepter sa différence. A l'accepter pour soi, et devant les autres. On en revient à tout désaprendre pour mieux se reconstruire. C'est long, c'est douloureux, mais une fois que l'on en prend conscience, les choses deviennent plus simple, pas forcément plus facile, mais plus simple...
Ca me fait penser à ce que j'appelle le poid des générations qui nous ont précédées. Toujours ce sentiment de devoir en faire plus par peur d'être mal jugé. Alors qu'en fait c'est notre propre jugement qui me semble le plus important.
Très beau ce billet Ariane.

Posté par Claire Ogie, 11 juin 2007 à 09:38

Cette dictature du "il faut réussir dans la vie", je l'ai vécue aussi. Pas comme toi, moi j'ai toujours été bonne élève mais sans plus, un peu flemmarde, comme pour me rebeller, leur montrer (à toute la famille, mais surtout aux générations qui ont connu la guerre, c'est vrai...) qu'on peut y arriver quand même sans trop en faire.
En tout cas dans mon esprit j'ai toujours cette "marque" moi aussi des "il faut" et "c'est bien" pour tout ce qui touche à la culture. Mais je m'en éloigne très souvent et ça fait du bien. Comme toi, j'aime rêver, m'évader et je me rends compte aussi que je m'impose trop de choses pour que tout soit "comme il faut".

Posté par La Foldingue, 11 juin 2007 à 17:22

Trés beau billet Ariane, il permet de se poser la question : quels sont mes mythes fondateurs mais aussi quels sont mes piliers fondateurs ? sans être dans le dénie ou le rejet tu comprends que ces mythes et piliers ont fait de toi ce que tu es...si tu t'acceptes telle que tu es, piliers et mythes tu chériras!

Posté par justmarieD, 17 juin 2007 à 22:45

Le hasard ...

Je suis tomber sur votre site par hasard, lors d'une ballade sur le net. Et, je pense que le hasard fait parfois bien les choses. J'aime baucoup vos ecrits. j'aime beaucoup votre façon d'ecrire. Le 1er article que j'ai lu est celui concernant votre preference pour l'ecriture sur cahier avant de poste ici même.
Au plaisir de revenir. Je vous laisse l'adresse de mon blog, si l'envie de me rendre visite vous interesse.
Cdt

Posté par Lita, 17 juin 2007 à 22:47

Trés beau billet Ariane, il permet de se poser la question : quels sont mes mythes fondateurs mais aussi quels sont mes piliers fondateurs ? sans être dans le dénie ou le rejet tu comprends que ces mythes et piliers ont fait de toi ce que tu es...si tu t'acceptes telle que tu es, piliers et mythes tu chériras!

Posté par justmarieD, 17 juin 2007 à 23:55

Merci Marie et Lita pour vos comm !
Je m'en vais de ce pas sur vos blogs... j'ai pris un peu de retard ces derniers jours...

Posté par Ariane, 19 juin 2007 à 22:08

Héritage, héritage quand tu nous tiens... qu'il est difficile d'être soi, pour soi avant tout, quand on hérite de choses dont on ignore le fondement, la vérité, la réalité.
Souvent j'essaie de dire autour de moi (qui me demande pourquoi je "bloggue"), que ce n'est pas un hasard si l'on fait des rencontres, si l'on s'accroche à des univers... les non dits, les secrets, les impressions je connais aussi, j'ai donné, j'ai assez souffert avec. Faire ma généalogie m'a permis de me libérer de certaines de ces chaines, ma maladie est en train de faire exploser les autres, de me libérer de tout ces poids qui ne sont pas les miens, sans jugement, sans a priori, tout simplement parce que je ne vis pas ma vie. Une image que j'aime bien : la chrysalide va devenir un papillon, mais le vrai papillon qu'elle doit être...

Posté par Béatrice, 11 août 2007 à 08:13

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